Rovelli, Klein et le temps
Carlo Rovelli a permis à la définition du temps d’Aristote de devenir non circulaire, même si ce n’était sans doute pas son objectif premier.
Une définition non circulaire du temps
- Pour Aristote, le temps est le nombre du mouvement, selon l’avant et l’après.
- Le mot « nombre » doit ici être compris dans le sens de ce qui permet de nombrer.
- Carlo Rovelli nous fait remarquer, en se plaçant dans la perspective d’Aristote, que l’on peut nombrer un mouvement en utilisant un autre mouvement.
- À partir de là, il suffit de remplacer « l’avant et l’après », qui sont des notions temporelles, par le fait d’aller d’un point à un autre pour tel corps en mouvement. En effet, si l’on place un obstacle, on voit bien dans quel sens va le mouvement, sans avoir besoin d’utiliser ces notions temporelles.
L’analyse d’Étienne Klein
Entre 7 min 20 et 8 min 20, Étienne Klein explique qu’il existe des philosophes du concept qui considèrent que le temps ne dépend pas de la conscience.
- a Aristote, par exemple, dit que le temps est le nombre du mouvement selon l’avant et l’après.
- b « Jolie formule qui ne veut rien dire. » Voir le point 2
- c « Puisque je vous défie de définir les notions d’avant et d’après sans avoir le concept de temps. » Voir les points 3 et 4
- d Définir le temps à partir d’un concept qui le présuppose, ce n’est pas le définir : c’est fabriquer ce que l’on appelle une tautologie. Vrai
- e Étienne Klein se réfère ensuite à une remarque de Blaise Pascal concernant la difficulté de définir le temps.
- f « Il est impossible de définir le temps. » Faux
- g « Vous ne pouvez le définir qu’en rapport à lui-même. » Faux
- h Une véritable définition consiste à montrer comment un concept dérive d’un autre concept plus fondamental que lui. Vrai
- i « Mais, pour le temps, c’est impossible. » Faux
- j « C’est un concept primitif. » Faux
- k « Comme on pourrait dire. »
- l « Soit on l’accepte sans le définir, soit on le refuse et, à ce moment-là, il n’y a plus besoin de le définir. » Faux
Étienne Klein ne tient pas compte, dans son raisonnement, des points 3 et 4. Cet oubli change pourtant toute la conclusion.
Un retour à la conception aristotélicienne du temps
« Un retour à la conception du temps d’Aristote pourrait s’opérer.
Le temps, pour Aristote, est le nombre du mouvement selon l’avant et l’après, dans le sens de ce qui permet de nombrer le mouvement. Mais le temps peut être lui-même nombré en établissant un rapport entre deux mouvements, ce qui permet d’éviter le paramètre t. Cette idée est présentée et défendue par Carlo Rovelli.
En revanche, ce dernier, qui s’inspire de la position d’Aristote, si j’ai bien compris, pense que le temps est discret, ce qui ne me paraît pas totalement dans le prolongement de la conception du philosophe.
C’est la même chose de dire que, pendant tel mouvement de l’horloge, il y a eu tel mouvement du corps, que de dire que, pendant tel mouvement du corps, il y a eu tel mouvement de l’horloge. Cela permet de se passer du paramètre t.
Tout comme on ne peut pas nier, du fait que l’existence d’un corps est continue, que le mouvement d’un corps est continu, on ne peut pas non plus nier que le temps est continu. C’est pour cette raison que Carlo Rovelli, tout en se référant à Aristote, ne va pas, me semble-t-il, au bout du raisonnement.
Le rapport entre deux mouvements peut varier en fonction des conditions spatiales, mais ce n’est pas pour cela qu’il n’existe pas un instant présent pour l’Univers.
Deux horloges « identiques », placées dans des conditions spatiales différentes, peuvent très bien tourner simultanément à des rythmes différents — par exemple deux horloges identiques situées à deux étages différents d’un même immeuble.
Dire qu’il y a une simultanéité absolue revient à dire qu’il y a un instant présent pour l’Univers. La conception de l’espace-temps de la physique doit être, de mon point de vue, totalement repensée dans ce cadre.
Il faut également revenir à une perception aristotélicienne de la causalité, la perception de la causalité issue de la relativité restreinte étant limitée et faussée. »
Horloges, rythmes physiques et existence du temps
Des horloges qui battent à des rythmes différents n’impliquent pas nécessairement que le temps lui-même n’existe pas.
Le fait que des horloges ne battent pas au même rythme selon leur position spatiale n’implique nullement que le temps n’existe pas.
Cela signifie seulement que le rythme des processus physiques dépend des conditions spatiales, ce qui est très différent d’une négation du temps lui-même.
On ne peut pas arbitrairement éliminer la possibilité que deux horloges « identiques », placées dans des conditions spatiales différentes — par exemple à deux étages différents d’un même immeuble — tournent simultanément à des rythmes différents.
Marc Lachièze-Rey fait l’impasse sur ce point.