La notion de système de pensée dans mes ouvrages
Cette notion apparaît déjà dans mes premiers ouvrages consacrés à la recherche d’une compréhension unifiée du monde physique et de ses concepts fondamentaux. Elle a été formulée de manière synthétique dans le livre Fondements conceptuels et théorie (2004), aujourd’hui épuisé, qui reprenait certains éléments d’un travail publié en 1990 sous le titre À la recherche de la théorie de l’Univers. Le passage suivant en résume l’intention générale. Il exprime l’idée qu’il est possible d’aborder certains concepts fondamentaux de la physique à partir d’un système de pensée reposant sur un postulat conceptuel.
FONDEMENTS CONCEPTUELS ET THEORIE
AVERTISSEMENT
Nous avons, dans ce petit essai, intentionnellement restreint notre sujet. Il a été développé sous forme de thèses, sans chercher à expliciter tous les fondements critiques. Ce sujet implique par ailleurs plusieurs démarches philosophiques que nous n’avons pas voulu développer. Nous ne voulions pas qu’une profusion de détails finisse par entacher le sujet principal. On peut relever deux thèses dans ce travail sur lesquelles peut s’élaborer une critique constructive.
THÈSE 1 : Il y a une rencontre pratique possible entre la philosophie et la science. Cette rencontre pratique implique la création d’un domaine intermédiaire que nous avons appelé système de pensée. La philosophie considérée comme une science peut établir un lien entre notre connaissance "banale" du monde, et la connaissance des sciences dites exactes. On peut penser que les diverses sciences, parvenues à maturité, retrouvent une certaine unité en atteignant, chacune à leur manière, ce qu’il y a de fondamental dans la réalité. Les différents savoirs pleinement conscients de leurs perspectives propres, pourraient ainsi se découvrir comme complémentaires.
THÈSE 2 : Il semble que la science parvenue à maturité ne pourra faire l’économie de la formalisation en système de pensée des concepts initiaux de la physique. En effet, seul la formalisation dans un tel système peut prétendre transcrire, de manière globale et adéquate, l’unité logique et signifiante de l’image du monde.
“Les penseurs crurent un temps qu’il fallait répudier la notion d’être ; et maintenant qu’ils s’aperçoivent de l’incohérence de leur démarche ils observent avec désarroi que dans l’intervalle la notion en question est devenue étrangement difficile à reconquérir si l'on veut respecter les faits.”(1)
Les principes à la base du système de pensée, tentent de faire le lien entre la question philosophique de la nature du monde physique, et celle de son comportement.
Il n’est pas nécessaire, pour suivre ce travail, d’adhérer à la thèse 1.
La thèse 2 nous paraît importante quant à une critique épistémologique des concepts initiaux de la physique. La notion de postulat conceptuel devient nécessaire, et si certaines conclusions ne conviennent pas il reste à découvrir d’autres postulats, en vérifiant l’aspect déductif des raisonnements.
Avant-propos
Nous avons tenté dans ce petit livre d’élaborer une vision du monde respectant les avancées actuelles de la science, mais aussi les notions d’être et de signification propres à la philosophie.
La naissance de la science moderne, si l’on regarde par exemple l'apport de Galilée, se fit par un affranchissement des contraintes théologique et philosophique. La science pour mettre en place son statut particulier a découvert sa propre méthode d’approche de l’univers. L’émancipation de la science a consisté à remplacer les arguments d’autorité, religieux ou philosophique, par la mise à l'épreuve de différentes théories grâce à une formulation mathématique et à l’expérimentation. Galilée fut d’ailleurs condamné par l’Église qui s’en tenait à la vision géocentrique d’Aristote, proche des interprétations théologiques de l’époque, de préférence à une vision héliocentrique. On peut remarquer qu’Aristote a été particulièrement mis en valeur dans l’Église par saint Albert le Grand et saint Thomas d’Aquin, qui auraient cependant certainement respecté eux mêmes l’apport des sciences modernes. Toute l’œuvre de saint Thomas d’Aquin vise en effet au respect des exigences de l'intelligence face à celles de la foi (ces questions restent, on le comprendra, tout à fait d’actualité). Les conclusions erronées d’Aristote, comme d’ailleurs de Galilée, en ce qui concerne leur système de représentation du monde, ne doivent pas faire oublier qu’ils ont contribué chacun pour leur part à la mise en place des méthodes rationnelles et scientifiques propres à la philosophie et à la science.
Faut-il maintenant conserver deux systèmes de représentation du monde ? Un, plus sommaire, basé sur l’expérience immédiate et sur la philosophie, un autre, plus élaboré, correspondant à la pratique scientifique, selon un état de fait d’ailleurs assez ancien et lié à la naissance de la science moderne ? Il nous semble qu’une vision du monde devrait pouvoir unir les notions d’être et de signification, plus proches de là philosophie, à celle de l’analyse des phénomènes correspondant à la pratique scientifique. La distorsion existant entre ces deux approches contribue à pérenniser dans la démarche scientifique la séparation entre la recherche d’un aspect conceptuel, et celle d’une synthèse des avancées mathématiques et opérationnelles. Le refus de toute vision du monde revient à nier, du moins partiellement, le rôle du concept dans la connaissance intellectuelle.
Dans l’évolution des idées en physique Einstein et Infeld décident “d’esquisser à grands traits les tentatives de l'esprit humain pour trouver la connexion entre le monde des idées et le monde des phénomènes” (2). Face à la complexité de l'univers, et à la diversité des formulations mathématiques possibles, la science se donne diverses représentations du monde qui la guident dans sa recherche.
“L'expérience scientifique est d'abord une expérience de pensée — et n’est même parfois que cela ! Le savant doit toujours imaginer” une expérience idéalisée, qui, en fait, ne peut jamais être réalisée, étant donné qu'il est impossible d’éliminer toutes les influences. “Mais bien qu’elle ne puisse jamais être effectivement réalisée, 1 "expérience idéalisée conduit à ‘une intelligence profonde des expériences réelles ”(3)
L'expérience de pensée permet de réaliser des expériences idéalisées, mais aussi de tester des concepts. En effet un concept n’a d’intérêt que si l’on est capable de le rattacher aux autres, et d’étudier son domaine de validité. Notre projet est donc, dans ce petit essai, d’une part d’approcher une vision du monde plus unifiée, dans le sens que diverses démarches intellectuelles ayant un objet commun ne peuvent être totalement disparates : d’autre part de tester certains concepts une fois les conditions initiales posées. Par exemple si l’on admet que l’énergie est due à une action immanente (non locale) d’un principe dans des constituants, alors une définition de l’espace devient nécessaire, de même que par la suite une définition du mouvement. Nous établissons ici la base de ce que nous appellerons plus loin système de pensée. À partir du moment où l’on pose une hypothèse conceptuelle, on peut en étudier les conséquences, c'est-à-dire découvrir d’autres concepts pouvant y être rattachés par déduction, afin d’étudier par la suite leur domaine de validité.
Les concepts premiers d’une théorie sont porteurs d’une certaine vision du monde, ces concepts ont certaines caractéristiques propres (de quoi parlent-ils ?) mais aussi des caractéristiques structurelles (rattachement de ces concepts aux axiomes sémantique, mathématique, et physique). Ces caractéristiques propres concernent la stabilité, la transformation, le mouvement des corps dans l’espace selon une certaine vision de ce que peut être l’énergie. Ces caractéristiques propres, de notre point de vue, peuvent être abordées adéquatement dans un système de pensée pour diverses raisons. Les concepts fondamentaux doivent être identifiés, hiérarchisés, et avoir entre eux une cohérence reflétant l’homogénéité du phénomène physique. Une théorie se voulant globale, doit être conceptuellement adéquate au monde physique. Il faut donc à terme regarder ces caractéristiques propres pour elles-mêmes au delà de leur rattachement aux autres aspects de la théorie.
Note 1: Bernard d'Espagnat, Avant propos, "Une incertaine réalité"
Note 2: Einstein Enfeld "L'évolution des idées en physique"
Note 3: François Jourde, article "Théorie et Expérience", reprenant deux citations, Einstein Enfeld "L'évolution des idées en physique", pages 11 et 13.
Contexte de cette réflexion
Dans cet ouvrage, la notion de système de pensée désigne une tentative pour aborder les concepts initiaux de la physique, au-delà de leur formulation strictement mathématique ou opérationnelle, et cela de manière systématique à partir d’un postulat conceptuel. L’objectif est d’examiner les concepts fondamentaux — comme l’espace, la masse, l’impulsion, l’inertie et le temps — de manière cohérente à partir de principes métaphysiques qui m’apparaissent comme les plus fondamentaux possibles. Cette démarche aboutit à la découverte d’un domaine intermédiaire entre philosophie et science, dans lequel les concepts fondamentaux de la physique peuvent être analysés dans leur signification et leur articulation mutuelle.
Une rencontre pratique entre philosophie et science
La réflexion proposée s’inscrit dans une perspective plus générale concernant les rapports entre philosophie et science. La philosophie peut avoir, en ce qui concerne le monde physique, une voie scientifique propre si elle découvre des principes qui ont non seulement une valeur du point de vue de l’être et de la pure intelligibilité, mais aussi de l’efficience. En effet, à partir de là, on peut poser un postulat conceptuel et formuler un système de pensée permettant d’aborder certains concepts initiaux.
Il devient alors possible d’envisager une rencontre pratique entre philosophie et science, non pas au niveau d’un simple commentaire des théories scientifiques, mais au niveau de l’analyse des principes qui rendent ces théories intelligibles. Cette rencontre suppose la découverte du mode d’action du principe moteur du monde physique, permettant par ce biais de relier l’analyse philosophique de la causalité à la compréhension des phénomènes naturels.
Dans cette perspective, le rôle du système de pensée n’est pas de remplacer le travail scientifique, mais de contribuer à une clarification conceptuelle. Une telle démarche vise également à éviter que la philosophie des sciences ne devienne uniquement une analyse externe des théories scientifiques existantes — et ne risque ainsi de devenir une philosophie des sciences simplement « remorquée ».
Évolution de cette réflexion
Depuis ces premiers travaux, cette réflexion s’est progressivement développée et précisée. Elle s’est notamment enrichie à travers l’analyse de certaines questions fondamentales de la physique contemporaine, en particulier celles concernant la structure de l’espace-temps, l’interprétation de la relativité et la question de la non-localité. Ces développements ont conduit à approfondir l’idée d’un principe moteur agissant de manière immanente, et à explorer les conséquences conceptuelles d’une telle hypothèse pour l’interprétation des phénomènes physiques.
Perspectives
La démarche proposée ne prétend pas constituer à elle seule une théorie physique complète. Elle se présente plutôt comme une proposition méthodologique, destinée à ouvrir un espace de réflexion sur les fondements conceptuels de la science.
Une telle approche pourrait contribuer :
- à une meilleure compréhension des concepts fondamentaux de la physique,
- à une réflexion renouvelée sur les rapports entre philosophie et science,
- et éventuellement à certaines applications dans des domaines où l’organisation conceptuelle joue un rôle central, comme par exemple l’intelligence artificielle.
Cette question était déjà évoquée dans l’ouvrage Fondements conceptuels et théorie, où la possibilité d’un système capable d’apprendre et de progresser à partir d’un cadre conceptuel structuré était envisagée dans le contexte des premières réflexions sur l’intelligence artificielle.
Note sur l’ouvrage
Le livre Fondements conceptuels et théorie est aujourd’hui épuisé. Je tente actuellement de retrouver les conditions exactes de son contrat d’édition afin de pouvoir, si cela est possible, rendre à nouveau accessibles certaines parties de ce travail.